UnPur d’Isabelle Desesquelles

Comment dire l’indicible ? Comment raconter l’innommable, l’Horreur « avec sa grande H » ? Le roman d’Isabelle Desesquelles est dur, il bouscule, il bouleverse. En même temps, on touche à ce qu’il y a de plus précieux, l’enfant, et à ce qu’il y a de plus atroce, le viol.

qrfAlors que Benjamin est en vacances avec son frère jumeau Julien et leur mère en Italie, il est enlevé par celui qu’il appellera « Le Gargouilleur » (parce qu’il le colle toujours contre son ventre). A l’enfer de la séquestration et du viol, s’ajoute celle d’une enfance volée, pendant laquelle on force l’innocence à commettre l’irréparable.

Je ne dirai pas tout ce qui se passe, puisque, de toutes façons, je ne suis pas certaine qu’un lecteur puisse trancher à la fin du roman sur ce qui se passe réellement. Mais la force du texte, c’est de montrer, à travers le regard de l’enfant, du jeune adulte, puis de l’homme mâture toutes les conséquences, directes et indirectes, d’une telle maltraitance. Benjamin est évidemment traumatisé, mais il est le témoin de son impossibilité à se construire en tant qu’adulte, dans son rapport aux autres, dans sa sexualité.

L’horreur ne réside pas seulement dans les sévices physiques. Finalement, la manipulation psychologique est bien pire. Benjamin voit sa vie gâchée : il perd sa mère, son frère, son droit d’être un adulte épanoui, peut-être même d’être un père.

Ce qu’il raconte fait vraiment froid dans le dos : j’ai eu les larmes aux yeux et la nausée plus d’une fois, et pourtant, je n’ai pas pu décrocher de ma lecture. (Avis à tous les parents : il y a un risque très sérieux de devenir parano…)La faute à un style sans fausse note et une maîtrise très fine de l’intrigue. On s’attache très facilement à cet enfant bafoué, on se détache très rapidement de cet adulte déviant, on compatit immédiatement lors du procès. L’auteure nous emmène exactement où elle veut, Au Bout du Bout, là ou Un Pur devient impur, où l’Impur se bat pour rester Un Pur.

C’est une découverte éprouvante, c’est un livre qui marque, au fer rouge. C’est une écriture violente et sans pitié, mais qui emporte inévitablement, par la beauté des mots, malgré la dureté de cette réalité. Et puis, il y a Rimbaud… « Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime. Et j’ai joué de bons tours à la folie. »

Quelques citations qui m’ont marquée :

« Aujourd’hui, j’éprouve bêtement un sentiment de paix à avoir atteint la cinquantaine, ce n’était pas gagné. Quand le passé n’est jamais assez loin, le présent paraît hors de portée. »

« Ce que révèle la photo, c’est le sang qui coule et ne blesse pas. Une image d’un passé inaccessible et elle transcende l’absence définitive. Ressembler à un garçon ne l’a pas une seconde embêtée, la petite fille se sent belle de ressembler à un qui manque. »

Priscilla (@Priss0904, @litterapriscilla, Page Facebook)

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Jour de courage de Brigitte Giraud

Un jeune homme de 17 ans présentant un exposé sur Marcus Hirschberg, un homosexuel juif, fondateur du premier centre de sexologie du monde, victime de la censure et de la barbarie nazie, en profite pour faire son coming-out, ou bien fait son coming-out un peu malgré lui, devant sa professeure, sa meilleure amie amoureuse de lui et tous ses camarades. Le sujet promet d’être intéressant, car mené de manière vraiment originale ; touchant car il relève de l’humain et de l’adolescence. Et pourtant, je n’ai pas été séduite, la magie n’a pas opéré.

Je reste admirative de la manière dont l’auteur gère la temporalité de son récit. La majeure partie du roman nous présente l’exposé dans son déroulement, mais pour que nous puissions comprendre les enjeux du thème et des mots choisis par Livio, il faut bien que nous connaissions son passé. C’est alors mené de main de maître : nous sommes les destinataires des souvenirs de Livio, des flashs qui lui reviennent pendant qu’il parle, mais aussi de ceux de Camille, son amie amoureuse de lui, ce qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble de l’évolution du narrateur.

Ce que l’on apprend de Marcus Hirshberg est également très intéressant, j’avoue avoir été aussi peu informée au départ que les élèves du lycée de Livio. Comprendre les conséquences des libertés liées à la République de Weimar et ôtées dans la violence par les nazis m’a semblé très enrichissant, vraiment !

IMG_20190804_172317.jpgMais voilà, au-delà de ces deux points très positifs que je tenais à souligner, je n’ai pas été emballée par cette lecture. J’ai trouvé que l’ensemble manquait d’émotions, de sincérité. Livio met en scène son coming-out mais de fait, tout se passe comme s’il en était détaché. Aucun émoi, ni à son propos, ni à celui de son amie « parfaite » Camille. Quant à sa disparition, elle est rapide, inattendue, pas assez développée à mon goût. Bref, une fois n’est pas coutume, je n’ai pas été convaincue… Cela arrive !

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Les Classiques de Priscilla – Crime et Châtiment de Fédor Dostoïevski

Ce mois-ci, grâce au Reading Classics Challenge de Lilly & Books, je me suis lancée dans la lecture de Crime et Châtiment de Dostoïevski. J’avais déjà fait connaissance avec la plume de cet auteur russe, au cours de mes études : j’avais lu Le Double. Il ne m’a pas autant marquée que les autres textes lus dans le cadre de cette thématique (Le Portrait de Dorian Gray que j’avais adoré, Les Elixirs du diable et La Méprise de Nabokov).

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Ce roman de plus de 650 pages a beaucoup joué avec mes nerfs. Je l’ai d’abord trouvé, il me faut vous l’avouer, long et ennuyeux, d’autant que cette manie russe de donner, à chaque fois que l’on parle de quelqu’un, ses trois noms rend le style lui-même un peu lourd. Cela manque d’action, le personnage principal manque de dynamisme et d’assurance, j’ai vraiment cru que j’allais abandonner, mais je tenais tellement à connaître cette histoire que je me suis accrochée, et tant mieux. A partir de l’entrée en scène d’autres personnages (Razoumikhine, Dounia, la mère, Svidrigaïlov, Catherine Ivanovna et Sonia), le roman prend une autre dimension. C’est par l’intervention de tous ces êtres que le héros, Raskolnikov, prend son épaisseur et gagne en intérêt.

Le synopsis de ce roman, on le devine avec le titre : il s’agit d’un étudiant désargenté qui, par dépit, va se laisser aller au vol et au meurtre. S’il n’est pas arrêté tout de suite (c’est bien là tout l’enjeu du texte), son châtiment commence avant la moindre décision de justice. Raskolnikov doit vivre avec ce qu’il a fait et on ne peut pas dire que cela soit une réussite. De maladies nerveuses en décisions constamment avortées, ce personnage n’a pas grand chose d’attachant. Il se montre certes souvent généreux, mais avec un tel mépris pour ceux qu’il aide, que cela en devient odieux. Il a une grande estime de lui-même et manque cruellement d’assurance. Il ne parvient ni à regretter son geste, ni à en profiter. Quant à son attitude avec les amis qui l’entourent, malgré tout, elle est tout simplement détestable. Mais c’est là toute la force de ce récit, je me suis sentie absolument fascinée par les êtres les moins agréables (notamment le héros et Svidrigaïlov) alors que les autres me laissaient davantage de marbre (exceptions faites de Dounia dont la loyauté ne va pas sans un caractère fort et de Catherine Ivanovna dont le tempérament de feu m’a souvent fait sourire). En effet, Sonia, Razoumikhine, la mère du héros et de nombreux autres personnages m’ont semblé trop naïfs, trop purs pour être vraiment intéressants. Ce qui me fait dire que l’auteur s’ingénie à nous rendre aussi méprisants (voire méprisables) que son personnage principal : pour être exceptionnel, il faut être vicié…

Ce roman ressemble à une tragédie, mais une tragédie moderne et sans noblesse. Beaucoup de morts évidemment, mais aucune intervention divine, ni présence – selon moi – de destin qui s’acharne : les personnages choisissent leur sort et en paient les conséquences, même s’ils essaient d’oublier le plus souvent. Beaucoup de personnages positifs souffrent malgré leur bonté naturelle. Une seule petite nuance d’espérance apparaît dans l’épilogue et vient redonner un peu de couleur à cette réalité noircie par une plume acerbe mais que j’ai finalement trouvée addictive.

Et vous, connaissez-vous ce classique ? L’avez-vous lu jusqu’au bout ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ? Dites-moi tout, cela m’intéresse !

Priscilla (@Priss0904, @litterapriscilla, Page Facebook)

Petites questions pour une nouvelle section…

Il est temps de penser à mes futurs élèves. Alors pour se remettre dans le bain, découverte parallèle d’une nouvelle traduction de Roméo et Juliette et d’une version manga car je ne connais pas du tout ce genre… Alors que nombre de mes élèves y sont très habitués et sensibles. On verra ce que je peux en faire…

J’en profite pour vous poser deux petites questions :

– une publication sur le blog quand j’aurai terminé et décidé de la manière dont je vais l’exploiter en classe, ça vous dit ?

– dans l’absolu, une petite section, pas forcément ultra-régulière, du type « Ma vie de prof », avec ce que je fais lire à mes élèves et comment je leur fais découvrir la littérature, trouverez vous cela intéressant ou pas du tout ?

Bisous bisous
Priscilla

La Confrérie des Mages – Tome II – Les Manuscrits d’Ewenlod d’Emmanuelle Ferré

Suite au coup de cœur qu’avait été pour moi la découverte du premier tome de La Confrérie des Mages, j’avais vraiment hâte de découvrir le deuxième, tout en retardant au maximum puisque le troisième n’est pas encore sorti.

Je dois dire que je suis très ennuyée en écrivant cette chronique : comment vous faire part de mon enthousiasme sans trop en dire, non seulement sur ce tome, mais aussi sur le précédent ? Je vais faire de mon mieux pour partager avec vous mon emballement.

qrfC’est avec un grand plaisir que j’ai retrouvé Lera, Graham, Rachmann, Eachann, Kentigern, Yvanne, Edme, Sachairi, Niven, Seona et d’autres dont je tairai le nom. L’atmosphère du premier tome se reconstitue très rapidement : j’ai d’abord été surprise d’apprendre que trois années séparaient les deux opus, vu ce qui se passe à la fin du premier, mais le roman ne perd pas en efficacité narrative. Avec cette ellipse temporelle, on découvre une Lera qui devient une femme au tempérament de feu, très courtisée et pas intéressée, un Mage confirmé toujours aussi épatant mais qui sait rester aussi une élève, une amie, une sœur. Je l’ai donc trouvée presque plus attachante que dans le premier tome de la sage. D’autres problématiques s’offrent à elles, comme celle du mariage qui offre des scènes assez drôles, notamment avec ses parents, comme la question que j’ai trouvée bien plus centrale dans ce tome de la place des femmes.

La quête des manuscrits de Lorhian Ewenlod commence finalement rapidement et l’auteure parvient à en faire un événement majeur qui ne traîne pas en longueur, malgré les difficultés qu’il présente. Alistair est évidemment central ici, et là encore, Emmanuelle Ferré parvient à mêler suspens, doutes, joie et surprise en veillant à ne pas faire de cette intrigue quelque chose de pathétique ou de répétitif. Autre force de l’auteure, sa peinture des personnages : j’ai trouvé ma relation avec Murdag, Darius et Karin absolument passionnante. On les déteste d’abord, on apprend à les connaître peu à peu, on s’en méfie toujours et on apprend à les aimer, d’une certaine manière, à hauteur de ce qu’ils sont.

Ce qui m’amène à l’intrigue. Les liens entre le passé de la famille royale, les souvenirs de Lera et l’évolution des pouvoirs de certains des Mages sont inextricables. C’est une histoire vraiment complexe et finement menée : on y retrouve de la magie, des connaissances sur la nature, les mathématiques, mais aussi de l’instinct, de l’empirisme, de l’expérience. Cela peut sembler difficile à suivre et pourtant, on ne s’y perd jamais. Encore une fois, les combats sont épiques (j’ai beaucoup aimé cette quasi-réécriture du mythe du cheval de Troie), les descriptions de paysages grandioses (je pense notamment au temple sous-marin, dans lequel, j’ai tellement aimé me perdre avec Lera), les relations entre les personnages sont fines (Lera-Alistair, Tam-Lera, Yvanne-Lera, Yvanne-Alistair, Sachairi-Seona, Edme-Alistair-Indreas, Lorhian-Ishbel, Lorhian-Lera, Lorhian-Alistair, Karin-Darius, et tant d’autres…) et chacun des personnages de cette immense galerie de portraits évolue. Personne n’est laissé de côté.

Vous l’aurez compris, cette saga me rend bien élogieuse, et je vous assure que c’est à raison. Il me tarde tellement de lire le troisième tome, d’autant plus qu’ici, tout semble bien se terminer. On devine, bien sûr, quels seront les rebondissements (bien que l’on se trompe peut-être), mais je ne peux pas aller plus loin que la simple piste. L’imagination d’Emmanuelle Ferré est aussi aiguisée que sa plume, les deux peuvent réserver encore bien des surprises, j’en suis sûre.

Priscilla (@Priss0904, @litterapriscilla, Page Facebook)

Sous le soleil de mes cheveux blonds d’Agathe Ruga

C’est sur le trajet de retour des vacances que je me suis plongée dans ce beau roman. Heureusement pour moi, le trajet était long et les enfants fatigués. J’ai donc pu en toute tranquillité savourer les mots d’Agathe et les émotions de Brune.

Depuis sa parution, je n’ai pas lu beaucoup de critiques négatives sur ce petit bijou et je comprends pourquoi. Bien sûr, Agathe est déjà une personnalité appréciée sur la toile littéraire, mais ça ne fait pas tout, loin de là. Déjà comme chroniqueuse, ses mots transportent mais en tant qu’écrivaine, c’est mieux qu’un voyage…

« Ton absence me pèse autant car tu existes toujours. Si notre histoire est finie, notre amitié ne l’est pas. Elle perdure malgré nous car elle a eu un commencement, un début. Il y a un nous qui existe, des choses ont été dites. Toutes les amitiés seront évaluées à l’aune de celle-ci, sans le vouloir, comme pour un premier amour. Personne ne te devine à travers moi, personne ne peut savoir que tu fais partie de mon sourire, parfois de mon humour. A partir du moment où tu es entrée dans ma vie, rien n’a pu t’effacer, ni te soustraire. Tu es toujours là… »

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Cette histoire relève de l’auto-fiction : qu’est-ce qui est biographique ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? Finalement, je vous assure que cela importe peu, car tout est vrai. Je pense qu’on ne peut qu’être touché par ce roman parce qu’on a tous été jeunes et on a tous eu un ou des amis, perdus de vue ou non depuis, mais grâce auxquels nous sommes conscients d’avoir changé, d’avoir grandi, d’avoir appris.

Brune et Brigitte sont opposées sur bien des aspects et pourtant c’est ensemble qu’elles sont le plus elles-mêmes. Les tourments de l’adolescence, les émois des premières amours, les échecs et réussites scolaires, les projets de vie, elles partagent tout. Elles s’aiment, s’adorent, se déchirent, mais ne peuvent se passer l’une de l’autre. C’est fort, c’est beau, c’est destructeur aussi parfois. A force de vivre l’une près de l’autre, l’une pour l’autre, l’une par l’autre, les deux jeunes femmes s’oublient, se perdent aussi. A force de partager les galères, les joies, les secrets, elles finissent par partager les sentiments, les ambitions, les affections.

Ce roman est un roman de l’amitié, bien sûr, mais c’est surtout un roman de la mémoire. Qui n’a jamais vu remonter ses souvenirs à l’écoute d’une chanson, à l’évocation d’un lieu ? Le topos de la madeleine de Proust, me direz-vous… C’est plus subtil que ça : Proust ne s’attend pas à l’émergence de son souvenir d’enfance ; Brune cherche constamment à le provoquer, refuse de le perdre, quitte à souffrir, quitte à pleurer. Qui n’a jamais fait ça non plus ? J’ai été vraiment touchée par la proximité de Brigitte dans le cœur, les pensées, les rêves de Brune. Agathe Ruga n’hésite pas à mêler l’amour, l’amitié, la sexualité, utilisant tour à tour la poésie, la grivoiserie, transcendant le vulgaire par l’onirique grâce à une plume envoûtante et rythmée.

Je suis intimement persuadée que les amitiés de l’adolescence sont déterminantes dans la construction de la vie des adultes. Le fil rouge de la maternité est d’ailleurs significatif dans le texte d’Agathe. Blanche est l’enfant de la raison, de l’entrée dans l’âge adulte. C’est le moment pour la narratrice de faire un point sur le passé et de s’appuyer dessus pour avancer, plutôt que d’essayer de l’enterrer et de s’enterrer elle-même par la même occasion. Brune refuse l’amnésie que s’est imposée Brigitte, elle ne nie pas ce que cette relation a pu lui apporter de positif et de négatif, et je crois que c’est le message que j’ai choisi de retenir de ce magnifique roman : les gens vont et viennent, certains restent longtemps, marquent davantage mais ils disparaissent, laissant derrière eux des dizaines de questions, des centaines de souvenirs. Ils restent vivants en nous, comme des béances, mais on vit avec eux, toujours, quoi qu’il arrive…

« L’absence est pire que la mort, rien n’arrête le sentiment d’absence, on est condamné à vivre avec tous ces absents qui demeurent quelque part et sans nous. Et quand bien même ils tenteraient de revenir dans nos vies, leur réapparition ne changerait rien. Ils ont été absents, ils seront toujours absents, ils ont créé un immense vide, impossible à combler. Il n’y a pas d’issue. Les absents sont des trous dans nos cœurs. »

Alors chers lecteurs, à vous, à votre jeunesse, à vos absents !

Priscilla (@Priss0904, @litterapriscilla, Page Facebook)

La Goûteuse d’Hitler de Rosella Postorino

Ce roman qui date du début de l’année a remporté de nombreux prix littéraires en Italie et à juste titre. S’appuyant sur un fait historique avéré, celui des goûteuses payées pour manger avant Hitler les mets qui lui étaient destinés afin de savoir s’ils étaient sains ou empoisonnés, Rosella Postorino nous embarque dans une fiction mêlant habilement Amour, Amitié, Danger, Guerre, Génocide et Vie à l’arrière.

J’avoue avoir eu un peu de mal à entrer dans le récit, mais une fois que j’y suis arrivée, ce roman a été difficile à lâcher.

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Le personnage de Rosa Sauer est riche et complexe. Jeune secrétaire berlinoise, mariée à son patron, elle est forcée à vivre en Prusse Orientale après la mort de sa mère dans un bombardement, alors que Gregor, son mari, est au front. C’est ainsi qu’elle se retrouve malgré elle dans la Tanière du Loup, autour d’une table avec neuf autres femmes, condamnée à goûter tous les plats d’Hitler, au risque de mourir elle-même. Pourtant, aucune d’elles ne se plaint vraiment, puisqu’au moins, elles mangent.

J’ai d’ailleurs trouvé la peinture de la vie à l’arrière assez réaliste : on y trouve des « enragés » fanatiques d’Hitler, des révoltés, mais surtout beaucoup d’effrayés, de victimes. Plus encore qu’au front, il faut se méfier de tous, on ne sait pas si les propos échangés sont sincères ou servent de couverture, on ne sait pas à qui ou quand faire confiance. Au sein même d’un groupe, les tensions sont légion. Rosa aura d’ailleurs bien des difficultés à se faire accepter par ses congénères qui parfois, se connaissent de longue date ou qui ont des vies similaires en de nombreux points. A la Wolfsschanze, la berlinoise mariée, sans enfants qui porte des robes chics et des talons est vite regardée différemment par les autres filles et par les SS.

La suite de l’histoire ? De mauvaises nouvelles du front, des amitiés naissantes, un coup de foudre, des coups dans le ventre, de la complicité, des empoisonnements, de la peur. un scénario riche en rebondissements qui fait qu’on a du mal à décrocher de ce roman.

La dernière partie est étonnante, elle laisse en bouche comme un goût d’inachevé, volontaire me semble-t-il. La fiction semble laissée en suspens comme la vie de Rosa à son retour à Berlin. Beaucoup de questions restent sans réponses et ne règne que la désillusion dans la vie de cette femme qui a tout perdu, trop proche de la guerre, trop proche des SS, trop proche d’Hitler qui ne l’a pourtant jamais vue. A force de vouloir vivre sans trop y croire, Rosa Sauer n’a rien vécu, vraiment… Seuls les photos, les souvenirs et les odeurs la maintiennent en vie, et ce, dès le début du roman.

Une histoire documentée et intéressante, des personnages attachants (j’ai été aussi intriguée que la narratrice par Elfriede) et une fiction passionnante font de ce roman italien une lecture d’été idéale, même si effectivement, on n’y trouve pas beaucoup de légèreté.

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Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie

Autobiographie, essai, conseils pour affronter le deuil… Il me semble très difficile maintenant que j’ai terminé de lire Avec toutes mes sympathies d’Olivia de Lamberterie de lui trouver un qualificatif propre. Je ne peux qu’affirmer deux choses : c’est de la littérature et c’est beau.

Le sujet n’est pas léger ou gai puisque l’auteure évoque le bouleversement qu’a été, dans sa vie, le suicide de son frère Alex. Le thème est poignant et m’a touchée pour différentes raisons. S’entremêlent dans les chapitres le récit de l’enfance, le compte à rebours jusqu’au jour de la catastrophe, la narration de l’après.

IMG_20190719_224552C’est criant de vérité et de sincérité. Il ne s’agit ni de trouver des coupables ni d’exprimer une rage mais plutôt de survivre, non pas en passant outre cette mort terrible, mais justement, et c’est là l’essentiel, en conjuguant avec cette mort terrible. Le « pourquoi » n’est pas le cœur des questionnements de cette sœur qui ressent cette perte comme celle d’une part de sa vie, les questions qui sont les leitmotivs du texte sont plutôt « où es-tu ? » et « comment faire sans toi ? ».

La narration des années heureuses et des périodes de déréliction de son frère permet de sentir, à l’instar de l’auteure, la dimension inévitable de l’acte en lui-même, mais plus encore, il permet de rejeter le tabou qui entoure généralement le suicide. Cet acte est en soi très ambigu : certains plaignent la victime, d’autres le voient coupable, certains mêmes qualifient cet acte de lâche ou d’égoïste. Avec Alex et Olivia, on se rend compte surtout de sa dimension malheureusement nécessaire. Le coup de force de l’auteure est de nous faire accepter l’idée que c’est mieux pour lui, parce que c’est ce qu’il a voulu, vraiment, profondément…

J’imagine la difficulté que c’est d’admettre que ce qui est arrivé était ce qu’il y avait de mieux pour l’être cher. Et ce n’est pas le seul élément touchant de ce récit. Olivia n’a de cesse, après la mort de son frère, de refuser l’image de l’homme triste, dépressif ; elle tient absolument à ce que survive de lui l’image solaire, fascinante, pas encore ternie par le spectre de la mort, du suicide. Tel un oiseau, l’âme de la personne qu’on aime et qui est partie flotte dans l’air, juste au-dessus de nous. Il nous incombe la tâche de ne pas en faire un fantôme, mais une force, une lueur d’espoir. Pour qu’elle reste là, près de nous, en nous. Je vous l’avoue, j’ai dû ravaler mes larmes à la fin du texte, lors de cet acte ultime de l’auteure qui ne m’a pas choquée, au contraire : je l’ai compris, du fond du cœur.

Bravo à Olivia de Lamberterie pour avoir su mettre de tels mots sur l’indicible et de permettre ainsi à tous ceux qui doivent affronter le deuil de trouver un écho dans ce très beau texte, bravo et merci donc, sincèrement !

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Les Classiques de Priscilla – Le Comte de Monte-Cristo (Tome II) d’Alexandre Dumas

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A peine sur la route des vacances, je me suis jetée dans le tome II des aventures d’Edmond Dantès, et je l’ai terminé hier soir ! Dans son intégralité, le roman fait 1400 pages mais ce sont 1400 pages de pur bonheur, qu’on soit amateur ou non des classiques et des pavés. Vous trouverez d’ailleurs ma chronique du premier tome ici.

qrfNous retrouvons donc le Comte de Monte-Cristo à Paris, en pleine construction d’une triple vengeance qui n’aura pas de limites, autres que celles qu’Edmond Dantès lui-même s’est fixé, guidé, croit-il par la main de Dieu. Il s’introduit ainsi dans les maisons de ses trois ennemis : Danglars, qui avait écrit la lettre responsable de son emprisonnement ; Fernand, se faisant appeler M. de Morcerf, qui l’avait envoyée et avait ensuite épousé Mercédès ; de Villefort qui avait fait enfermer Edmond parce qu’il risquait de nuire à la réputation de son père et à son futur mariage avec Melle de Saint-Méran. Le temps a passé : beaucoup d’entre eux, en plus de la richesse, ont eu le bonheur de se marier et d’avoir des enfants. C’est là que les choses se compliquent, car même si la parole divine annonce que les coupables paieront jusqu’à plusieurs générations, Monte-Cristo a du mal à faire souffrir ces individus innocents.

C’est ce que j’ai trouvé très intéressant dans ce second tome. A la haine et la colère succède le doute. On retrouve des passages dignes de la « Tempête sous un crâne » de Jean Valjean. Cela rend encore plus attachant le personnage principal qui, sans cela, deviendrait presque inhumain tant son entreprise l’obsède. Edmond Dantès, à l’instar d’Alexandre Dumas, est tout simplement un génie : son argent lui permet d’avoir accès à toutes les informations, de déployer tous les stratagèmes et sincèrement, sa vengeance est extrêmement vicieuse. Il ne s’agit pas seulement de tuer ou de ruiner, il s’agit de priver l’ennemi de tout ce dont il l’a privé lui-même plusieurs années auparavant. Franchement, je ne pense pas que l’on puisse se détacher de ce très beau texte avant d’en connaître la fin.

Au-delà de l’histoire (vous devinerez que je reste très vague pour ne rien dévoiler), j’ai beaucoup aimé suivre l’évolution de la relation entre Mercédès et Edmond. Bien sûr, on comprend rapidement qu’elle est la première à l’avoir reconnue et on se demande tout au long du roman ce qu’ils finiront par se dire. Mais non, le temps a passé : s’il reste des traces du premier Amour, elles sont rapidement effacées par l’amour maternel d’une part, par la colère d’autre part. L’ultime soubresaut de Monte-Cristo est touchant, parce que très réaliste. La place d’Haydée est également essentielle : l’inconnue, que l’on savait esclave du comte, devient l’équivalent d’une fille et cet amour pur tend à se présenter comme la seule source d’un éventuel bonheur futur pour ce comte, dont, rappelons-le, la moitié de la vie s’est passée en prison et la deuxième dans la vengeance.

Beaucoup de personnages secondaires, apparemment, revêtent un caractère fort, symbolique et deviennent de vrais points d’accroche dans ce roman que l’on pourrait qualifier de roman-fleuve. Maximilien Morrel bien sûr, dont la droiture, la loyauté et l’amitié en font le digne héritier de son père ; Valentine, deuxième être prodigieusement pur du texte ; Albert de Morcerf, l’âme déchirée entre son sens de l’honneur et la réputation de sa famille ; Beauchamp ; Eugénie Danglars… Même les personnages mauvais ont leur charme : je pense notamment à Caderousse ou à Benedetto.

Bref, ce fut un réel bonheur de découvrir ce roman et de découvrir Dumas par la même occasion. Autant vous dire que maintenant, il me tarde de me lancer dans Les Trois Mousquetaires. Si vous ne connaissez pas l’auteur, mais que vous aimez l’aventure, les histoires finement construites, le beau style (celui qui ne tombe ni dans la vulgarité, ni dans l’excès de descriptions ou d’effets de style justement), les personnages fins, complexes et réalistes, ne vous laissez pas rebuter par le nombre de pages. Sincèrement, ce roman est en passe de devenir mon préféré, c’est un monument de notre littérature française qui m’a laissée sans voix. Alors, je vous ai donné envie, j’espère ?

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